Un jour j'ai l'impression d'atteindre le fond.

Ce week-end là nous avions une sortie avec des amis communs ainsi que des amis et des collègues de ces amis. Ils ne savent toujours pas pour nous deux. Je n'en ai toujours parlé à personne à part à mon ami de l'autre côté de l'océan. Nous passons la journée au parc Astérix.

Toute la journée, je chercherai sa présence, essayant d'être avec lui pendant les différentes attractions. Lui m'ignore royalement, maintient une distance entre nous... Enfin c'est ce que je ressens. Parmi mes amis, je vois la différence de comportement de ceux qui sont en couple. Je me sens mal. Je les envie. Je me sens encore plus mal quand je vois Chaton taquiner une petite brune, collègue d'une de mes amies. Il est fort possible qu'elle lui plaise. J'ai un peu envie de pleurer.

La journée sera triste, même si je fais semblant de m'amuser.

Le trajet du retour avec lui sera maussade.

En arrivant chez moi le soir, nous dînons. C'est à ce moment là que je craque. Lui, a l'air de ne pas comprendre ce qui ne va pas.

Je lui demande:

- Pourquoi es-tu distant ?

- Pourquoi est-ce que tu m'évites devant les autres ?

- Pourquoi mes amis prennent leurs copines par la main et moi je n'ai pas droit à ça ?

- Tu as honte d'être avec moi ?

Je ne me souviens pas avec exactitude de notre dialogue mais mon interrogatoire était de cet ordre là. Je me sens assez malheureuse et je laisse les mots sortir.

Il me répond sur un ton que je ne saurais qualifier. Il a l'air abattu aussi, mais sans doute moins que moi.

"Le problème, c'est que je pense qu'il faut qu'on arrête... Parce que je... ne t'aime pas."

Il appuie sur le "t'aime" comme s'il parlait de quelque chose qu'il ne comprend pas. C'est clair, c'est net, c'est franc. Et c'est douloureux.

Il ne m'aime pas.

A cet instant là, j'ai l'impression que c'est ce qui pouvait m'arriver de pire. Ne pas être aimée. Cela éveille en moi une angoisse profonde. C'est simplement quelque chose que je ne peux pas supporter. Si on regarde en arrière, au fond ça ne m'est jamais arrivé de ne pas être aimée par celui que je désirais. J'ai toujours réussi à toucher son coeur à un moment ou à un autre.

Ne pas être aimée me semble mille fois pire que d'avoir été aimée et de ne plus l'être. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Avoir été aimée à un moment, c'est simplement avoir atteint son but peut-être et même si on le lâche, la réussite n'en est pas moins consommée. Petite, on ne me disait pas "Reste telle que tu es, ne t'occupe pas du regard des autres". Oh non. On me disait "Soit la meilleure en classe, soit la plus intelligente, soit la plus sage, la plus polie, la plus raisonnable ...". Tant de superlatifs, tant de sommets à atteindre n'est-ce pas la meilleure manière de faire naître cette angoisse de ne pas être aimée ?

Je me sens toute petite, un peu misérable. Inconsciemment son aveu doit me renvoyer à plein de scènes de mon passé, où, non, je n'avais pas fait assez bien. Peut-être à ce moment, si violent, avec mon père, parce que je n'avais simplement pas compris cette règle d'algébre si bête et facile à comprendre. C'est vrai que mes petits camarades de classe en étaient à peine à additionner et soustraire des fractions. Peu importe, j'aurais dû comprendre pour qu'on m'aime et qu'on soit fier de moi. Au lieu de ça, je déclenche la violence, le non-amour. J'aurais voulu mourir.

Il ne m'aime pas. Vraiment ça m'est insupportable. Je ne suis pas d'un naturel fragile pourtant. Mais la conjoncture du moment, la famille, le travail, les amis... Je ne sais quoi encore... Je suis faible. Je me dis que je ne pourrais pas... Qu'il ne vienne plus chez moi, que nous ne partagions plus ces moments ensemble, qu'il ne me prenne plus dans ses bras... me semble encore pire que de l'entendre dire "je ne t'aime pas". Alors je vends mon âme au diable.

Je lui dis:

"Ce n'est pas grave que tu ne m'aimes pas. Reste quand même avec moi. Continuons à partager ces moments ensemble. Et si un jour tu trouves quelqu'un d'autre ou que tu en as assez, et bien, quitte moi à ce moment là."

Je semble stoïque mais je suis faible à l'intérieur. Lui affiche un visage très triste. Il refuse... au début. Je négocie, l'air de rien, sans le supplier non plus. Je place quelques arguments. Même avec mon premier amour je n'aurais pas agi comme ça, alors que je l'aimais mille fois plus. Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Je ne sais pas. Je fais simplement le pari que s''il accepte ce marché, un jour il m'aimera.

Il est encore plus faible que moi. Il accepte.