Et en réponse, le néant.
Et en réponse, le néant.
Mon père a toujours rabaissé ma mère, en lui disant qu'elle était stupide, qu'elle ne comprenait rien à rien... Et lui se gonflait d'orgueil en mettant en avant sa suprème "intelligence". Il aimait tant jouer le rôle de martyr, d'incompris, perdu dans cette masse de personnes stupides et ordinaires. Il sait beaucoup de choses, dans énormément de domaines. Est-il très intelligent pour autant? Aujourd'hui j'ai envie de dire que ... non. Il lui manque une dimension humaine, et une certaine forme d'humilité. (Et comment définir l'intelligence?)
Ma mère n'a pas fait autant d'études que lui, par la force des choses, à cause du contexte dans lequel elle a évolué. Mais elle a un esprit vif et curieux, a envie de découverte dans divers domaines. Elle est volontaire et très dynamique. Je la trouve intelligente et sensible.
Etrange rapport de force que le leur. Bras de fer permanent (elle ne se laissait pas faire).
Pour rien au monde je ne voudrais me laisser dominer par une "intelligence supérieure". J'aime les hommes intelligents, j'aime admirer l'homme en face de moi. Mais la relation doit rester d'égal à égale et aller vers l'enrichissement mutuel.
Septembre 2000.
De bureau en bureau: un jeune homme, deux jeunes hommes, trois jeunes hommes, une demoiselle, un monsieur... Et ainsi de suite.
Et lui. Regard sombre et des cils épais comme ceux d'une fille. Une étincelle de malice dans le regard. Un sourire charmeur. Un joli corps fin.
Bah. Elle y fait attention mais pas plus que ça.
Difficile de se rendre compte de quoi que ce soit sur lui. Il ne parle pas beaucoup, et quand il parle on ne peut rien en tirer. Il aime les bonbons surtout ceux à la menthe, il aime aller courir et il aime embêter les filles comme un gamin.
Une grande part de mystère.
Exprimer ses sentiments c'était mal.
Enfin pas exactement mais presque. Je viens d'une culture où l'enfant est "seulement" un enfant. Il n'est pas considéré de la même manière qu'un adulte et on se demande même s'il est considéré comme une personne. Les choses évoluent, comme partout dans le monde mais ni à la même vitesse, ni au même moment. Etant enfant, je ne pouvais pas affirmer ce que j'étais, ce que je ressentais.
Quand je vois les relations parents-enfant aujourd'hui et en France, j'ai l'impression que cette tendance est inversée, aboutissant même sur des comportements absurdes (je me souviens en particulier d'un Christine show, émission diffusée il y a quelques années aux Etats-Unis). Mais dans l'ensemble je dois dire que je trouve ce changement positif. Il renvoie en même temps à la vision que chacun de ces adultes a eu sur sa propre enfance.
Alors voilà, je pouvais rire, sourire, être enjouée. C'est l'attitude normale pour un enfant à qui il ne manque rien (vision de l'adulte en face de moi ndlr). Je ne pouvais pas ne pas être d'accord avec les comportements qu'on m'imposait, pas vraiment de marge de manoeuvre (impression d'être un pantin dans les cas extrêmes). Mais le pire était de ne pas pouvoir ressentir ce que je voulais, enfin, ça on ne pouvait pas me l'interdire, mais je ne pouvais pas l'extérioriser.
Adultes, ils nous arrive d'avoir le vague à l'âme, d'être déprimés ou juste un peu tristes sans raison apparente. Alors pourquoi ce ne serait pas pareil pour les enfants? Et quand l'expression dans ces sentiments provoque un réaction de "rejet" et bien, c'est terrible, car en dehors de se sentir mal, on se sent mauvais... culpabilisés.
Dans un autre registre, toute forme d'expression relative à un éveil sentimental était recadrée. Je me souviens en particulier d'une phrase tellement absurde: "D'abord il faut étudier, tu t'occuperas des garçons après". Comme si on vivait sa vie par séquences programmées!
J'ai vécu une grande partie de ma vie avec tellement de choses intériorisées, comprimées à l'intérieur de moi. On pourrait croire que sous la pression elles vont finir par exploser ... un jour. Mais pour le moment pas de Big Bang en vue. Ce sera peut-être simplement le relâchement progressif d'un piston.
Il en résulte un fort besoin de toujours mesurer mes paroles avant de les laisser s'échapper.
Il en résulte une certaine forme dans mon expression, liée à mon univers de sens... Pratique de figures de style dans tous les sens afin d'atténuer mes propos. Il ne faudrait surtout pas que ce que je dis soit trop violent!
Il en résulte un fort besoin de bien connaître la personne en face de moi avant de lui dire qui je suis (en opposition avec un fort tempérament sud-américain... donc, à nuancer)
Il en résulte une peur (?) de ne pas être aimée pour ce que je dis... pour ce que je ressens... pour ce que je suis?
PS: cette note ne me plaît pas. Elle n'arrive pas à exprimer un millième de ce que j'ai envie de dire.
Chaton regarde par la fenêtre, ses deux oreilles pointues dressées sur la tête. Il regarde les gens et les voitures qui passent.
Elle rit et se moque de lui:
"Tu as été concierge dans une autre vie? Quelles sont les nouvelles du quartier aujourd'hui?"
J'ai lu un nombre incalculable de livres dans mon enfance et à une vitesse dont je serais incapable aujourd'hui. Je me souviens d'avoir dévoré une grande partie des Jules Verne, très jeune. J'aimais énormément les contes aussi et à travers eux l'éveil à une certaine forme de sensualité par le biais de choses finalement très cruelles... Même si elles finissaient par le fameux "il se marièrent et blabla". Grimm, Perrault, Andersen, les histoires de génie de la lampe... Et toujours le fameux pouvoir des mots.
Je me souviens en particulier d'un soir d'été, où la fenêtre du salon était entrouverte pour laisser entrer un très doux courant d'air qui me caressait les cheveux et le visage. J'étais allongée dans le canapé et je lisais le Dracula de Bram Stoker. Il y avait quelque chose de terriblement délicieux dans ce mélange de sensations intérieures et extérieures.
A l'école aussi, j'adorais découvrir des textes, des auteurs. Depuis toujours. Je me souviens des premiers Desnos et des Verlaine, des Anna de Noailles et Supervielle. Je crois que les poèmes, c'est ce que je préférais par dessus tout. Rencontre de la beauté de forme, de musique et de sens. Ou l'opposé.
Plus tard il y a eu Baudelaire, Apollinaire et beaucoup d'autres.
Je peux être parfois assez silencieuse. Dans les soirées, quand on se divise en petits groupes, je suis souvent celle qui écoute beaucoup. Il faut dire que ça donne un certain équilibre car il y a énormément de gens qui aiment beaucoup parler et parler beaucoup et qui, quand je tente une réaction à l'un de leurs propos me coupent la parole pour rebondir eux-mêmes sur ce qu'ils disent. Ça ne me dérange pas, ou plutôt ça ne me dérange plus puisque j'arrive toujours à me faire entendre quand je le veux vraiment, et puis ça satisfait ma curiosité sans bornes en ce qui concerne "autrui". (L'autre moi mais qui n'est pas moi)
Ce qui est surprenant, c'est que je peux aussi être assez silencieuse dans des conversations à deux. Ce qui ne signifie pas forcément que je n'ai rien à répondre à la personne en face de moi, ou que je n'ai pas d'intérêt pour ce qu'elle me dit. Mais j'ai souvent besoin de peser mes mots. J'ai toujours envie de dire la phrase juste, ou à défaut, la phrase la plus juste possible. Ce n'est pas évident quand on regarde toute la subtilité, toutes les nuances qu'il peut exister dans un seul mot. Ce n'est pas évident quand on regarde toute la subtilité, toutes les nuances qu'il peut exister dans un sentiment humain. L'un dans l'autre, j'ai l'impression quelquefois que rien de ce qui peut être dit ne sera approprié. Dans ces cas là, je préfère ne rien dire, quitte à revenir sur le sujet plus tard.
La parole est précieuse, car elle est ce qui va transmettre mon émotion du moment, mes sentiments. Elle est précieuse pour tout ce qu'elle dit mais aussi pour ce qu'elle ne dit pas. J'aime le langage silencieux, le non verbal, l'implicite. J'aime dire quelques mots et les enrober d'un voile de silence.
Petite, je vivais au cinquième étage d'un immeuble glauque. Enfin, personnellement, je ne le trouvais pas si glauque, je n'en avais jamais connu d'autre. Je l'aimais bien même. Il faisait partie d'un grand bloc d'immeubles formant un long L. Proche de l'angle, je pouvais voir mes petits camarades en diagonale, par la fenêtre.
Mon père avait un travail de nuit. Alors il était très décalé par rapport à moi et à ma mère. Il rentrait le matin, mangeait un peu puis se couchait, dormait toute la journée, se levait pour se préparer, manger et repartir travailler.
A la maison, il ne fallait pas faire de bruit, pour ne pas le réveiller. Nous parlions doucement. Je n'ai pas eu les joies d'être une enfant bruyante. Déja que ça ne devait pas être dans ma nature... Pas de jouets ou de jeux bruyants, pas de courses dans l'appartement, pas de crises de larmes ou de cris... Et pas de petits copains et copines à la maison (pour cette raison mais pas seulement).
Les jours sans classe, je pouvais voir les autres enfants jouer sur la place: des fillettes de mon école sautant à corde ou jouant avec leurs dînettes, puis, plus tard, avec les garçons à des jeux tels que "action ou vérité". Je n'étais jamais parmi eux. Ma mère, venant d'un autre continent, et n'ayant pas choisi d'être là me protégeait affreusement du reste du monde. Elle avait laissé sa famille loin, se sentait sans doute très seule, ne parlait pas français. Elle n'avait à proximité que mon père et moi. Et de vraiment important elle n'avait que moi (au moins avant la naissance de mes frères).
Je ne saurais dire ce qu'il se passait dans sa tête. Peur qu'on me fasse du mal, qu'on me blesse? Peut-être. Peur que je me mélange à des personnes qui n'étaient pas "à ma hauteur"? Sans doute. Nous vivions dans un quartier peu reluisant et ma mère a toujours été quelqu'un de très fier. "Ne pas fréquenter n'importe qui", "bien choisir ses amis"... des mots entendus mille fois dans mon enfance. C'est insensé.
Mes amies étaient toutes d'origine étrangère. Asiatique, pour la plupart. C'est fou ce qu'il y a comme points communs entre l'Asie et l'Amérique du Sud quand on y pense. Beaucoup plus que ce qu'on peut croire dans une première approche. Elles étaient vives et intelligentes, ayant évolués elles aussi dans ce mélange culturel (Ça passe ou ça casse, non?). Elles étaient aussi beaucoup plus libres et faisaient tellement plus de choses que moi.
Je lisais énormément. Je n'en avais jamais assez. Des mots à m'en faire tourner la tête.
(...)
Il y a un peu plus d'un an, j'ai fait connaissance avec une femme. Instinctivement, dans un groupe d'une vingtaine de personnes, nous sommes allées l'une vers l'autre. J'ai envie de dire qu'il n'y avait pas hasard. Nous nous sommes reconnues à ce moment là. Et nous sommes devenues amies.
Elle pense la même chose de notre rencontre.
C'est une personne d'une grande sensibilité. Parfois quand elle parle de certains sujets qui la touchent, son coeur s'enflamme, elle parle avec vivacité et il arrive que des larmes apparaissent. Dans ces moments là, je la trouve très belle. Le reste du temps elle dégage une douceur et un calme apaisants. Elle m'a fait ouvrir les yeux d'une façon différente sur beaucoup de choses, m'a transmis un peu de sa manière de voir la vie. Je l'admire surtout pour son rapport aux autres. Plein de bienveillance et avec une incroyable ouverture d'esprit. Elle n'est pas parfaite, simplement très humaine.
Hier nous discutions, partagions nos expériences, autour de choses vécues dans l'enfance. Et elle a mis des mots sur des choses que j'avais moi aussi vécues mais jamais exprimées, des souffrances restées sans voix. J'avais en face de moi quelqu'un qui comprennait cette partie de moi. J'étais bouleversée.
Je t'avais prêté Jude l'Obscur de Thomas Hardy.
Quand tu me l'as rendu, je t'ai demandé si tu avais aimé. Non? En répondant, tu as manifesté une colère qui m'a surprise:
"Ce type est un crétin! Il est incapable de dire à sa femme qu'il l'aime. Ça me tape sur les nerfs. Ce bouquin m'énerve."
Cette réponse, c'était tellement toi.